Mademoiselle,
J’ai l’habitude d’écrire, plus ou moins bien. J’écris depuis longtemps, ce qui n’est gage de rien. J’aime manier les mots, plus ou moins bien. La lecture est une de mes occupations favorites, j’amasse des livres depuis que j’ai l’âge de raison. Mais tout ceci ne me sert à rien dans le cas présent : je n’ai jamais su commencer une lettre pour la femme que j’aime, je n’ai jamais vraiment su comment l’on écrit à la Dame de ses pensées. Avec l’âge la chose ne s’est pas arrangée. On devient un peu moins aveugle sur la vie, certes, mais justement le fait d’ouvrir les yeux donne une petite expérience et l’on sait que l’on ne doit plus dire certaines phrases au risque de passer pour un imbécile. Même si l’on est tenté de les écrire encore, parce que tout simplement on les ressent. Alors il faut se lancer. Alors il ne faut pas avoir de plan littéraire dans la tête ; il faut écrire comme cela vient. C’est ce que je vais faire dans les lignes qui suivent.
Nous avons vécu un certain temps ensemble. Quatre années. Je pense pouvoir écrire sans que vous me contredisiez que nous nous sommes follement aimés. D’un véritable amour, puissant, respectueux et mutuel. Je vous ai aimé plus que moi-même. Vous m’avez énormément aimé selon vos propres dires. Toutes ces phrases sont conjuguées au passé. Pour celles qui vous concernent en tout cas. Pour ma part, je vous aime toujours. Il m’a fallu passer par les méandres, les chemins obscurs, les arrières salles de l’existence pour m’en apercevoir. J’ai fait ce que l’on appelle communément « le con ». Par égoïsme, par bêtise, par stupidité masculine. Parce que tout semble devenir plus lourd, parce qu’on se laisse entraîner vers des cieux en eaux troubles ; qu’on se dit que c’est provisoire mais que cela dure. Et que quand le rideau tombe, on tombe avec lui.
Nous nous sommes revus récemment. Vous m’avez trouvé beau, comme avant. Mais vous m’avez aussi dit que vous ne ressentiez plus rien pour moi, que l’amour vous avait quitté. Choses dures à entendre. Difficiles à comprendre. Dures à admettre. Deux solutions qui en fait n’en sont pas, se présentent alors. La première consiste à oublier mais… il faut bien vivre avant d’oublier, et ce n’est pas le plus facile. On y arrive parfois jamais. Tant de paramètres entrent en jeu dans ce genre de processus. Je me suis d’ailleurs toujours demandé si on pouvait mourir d’amour. La deuxième c’est de continuer à aimer la personne en question, ne pas se faire une raison, se dire que tout est toujours possible, que tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. Mais justement, puisqu’on parle de vie vous savez maintenant, Mademoiselle, qu’elle m’est comptée. Je dois faire avec ce « temps qui reste ».
Ne parlons pas de cela pour le moment. Vous revoir a été une telle joie qu’elle ne saurait être ternie, fut ce par la mort. La beauté qui m’avait fait vous aimer est intacte, elle s’est bonifiée avec les mois qui ont passé. Ces mois étranges que j’ai vécu au choix et selon les moments comme dans un cauchemar ou un monde indéterminé où l’on ne sait pas ce qu’on y fait et ce que l’on doit y faire. Des soirées qui tombaient plus vite que d’habitude. Des jours qui semblaient plus longs que d’habitude. Des maux étranges qui apparaissaient partout sur mon corps, maux peut être imaginaires : les dents qui lancent, les gencives qui saignent ; un ventre qui se réveille de manière inattendue, la tête qui va exploser, les jambes molles et le cœur lourd. Il faut croire qu’au milieu de tout ca il n’y avait pas que du faux, que du psychosomatique puisque j’en suis là maintenant.
Votre visage est plus que jamais pour moi ce tableau de maître dont non seulement on ne peut détacher son regard mais dont on se souvient pour l’éternité, comme ce peintre qui se nommait Whistler je crois disant à ses modèles : « regardez moi et vous regarderez pour toujours ». En tapant cette lettre sur l’ordinateur après l’avoir écrite mille fois à la main je m’aperçois qu’il y a déjà 720 mots couchés sur le papier. Cela me semble énorme. Trop. Et en même temps si peu. Faut-il tenir une comptabilité des mots ? L’amour se « gère » t-il tel un vulgaire bilan d’entreprise ? Doit-on user de pourcentages, de courbes, d’indices boursiers ? Il y a pourtant des gens, et vous le savez autant que moi Mademoiselle, qui mènent leurs sentiments comme on mène une entreprise. Pathétique.
Quand mon regard croise le vôtre, et c’est devenu difficile sans que je ne sache pourquoi (je vous en ai fait la remarque : vous m’avez répondu qu’il n’en était rien), je ressens ces mêmes ondes que je n’identifie pas ; sortes de petites flèches dorées...
Dorées, oui.