avril 17, 2009

Tout y est vrai


J'ai connu Emmanuel Carrère par un faits divers, celui concernant ce faux médecin, Jean Claude Romand, au début des années 90. Carrère en avait fait un livre un peu à la Truman Capote en son temps. Et depuis je suis l'écrivain, cinéaste à ses heures. Le revoilà sur la scène avec un livre admirable, exceptionnel : "D'autres vies que la mienne".
Le titre est déjà toute une histoire. Le contraire de l'égoïsme : oui, il y a tant d'autres vies que les nôtres ; on le sait intuitivement mais ce titre sur la couverture d'un livre nous le rappelle brutalement, salutairement. "Tout y est vrai" prévient l'auteur. Et on se laisse embarquer dans toute cette vérité, dès les premières pages, dès les premières lignes. C'est le tsunami qui sert de point de départ à la rencontre de toutes ces vies, comme un symbole : des vies dévastées par des vagues successives ; de la misère la plus extrême à la maladie la plus destructrice, toute notre époque.
Je n'arrive plus à me détacher de l'écriture de Carrière, elle m'a pris comme le serpent s'enroule autour de sa proie ; je suis bouleversé à chaque page. Les mots sont simples, le style direct et l'écriture forte, fluide, émotionnellement intense.
Je n'ai pas l'habitude d'écrire sur un livre que je n'ai pas terminé. Mais l'émotion, le plaisir de lire est ici trop fort. Il FALLAIT que j'écrive quelques mots, fussent ils maladroits, fussent ils incomplets.
C'est fait. Et j'y reviendrai.
Un très grand livre. Très grand.

avril 08, 2009

Il faisait chaud


Dehors il faisait chaud. Trop chaud. De ces chaleurs qui font que l’on pense à tout, que l’on ne serait bien que nu, que l’esprit s’échauffe dans une seule direction ; de ces chaleurs qui font que les horloges s’affolent, que les rues se vident, que toutes les statues de Lénine du vaste monde tombent une à une. Je suis entré. Ombres, obscurités reposantes. Contrastes violents avec la lumière crue, flamboyante de l’extérieur, du ciel bleu comme un enfer. Je me suis senti coupable quelques minutes. Le temps de mettre un paréo bleu assez court, ma serviette sur l’épaule. Le temps de fumer ma première cigarette au bar devant un café brûlant. Le bruit rafraîchissant des jacuzzis. Les reflets de la petite piscine. Les aquariums où se baladaient des poissons multicolores qui me rappelaient tous ceux que j’avais vus au palais de la Porte Dorée à Paris. Ai-je pensé à l’Afrique ? Il ne se passe pas un jour, un demi-jour où je n’y pense pas. Alors j’y ai pensé. Forcément. Je me suis promis des jours meilleurs, d’avoir moins peur ; de vivre un peu et ne plus me contenter des ruines d’existence qui étaient mon quotidien depuis plusieurs mois. Avant d’être vieux, avant d’en finir une bonne fois pour toutes quelque part sur cette planète. Et il n’y a pas de petits plaisirs, la vie me l’a appris. J’ai regardé ma montre : presque quinze heures, cet établissement fermait à dix neuf heures, cela laissait du temps pour faire l’impasse sur tout et passer dans un autre espace-temps. C’est à ce moment là que je l’ai aperçue dans la piscine aux reflets bleus. Nue. Cheveux cendrés. Tout en chair. J’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier de verre. Avalé ma dernière gorgée de café. Renoué mon paréo qui s’était un peu défait autour de ma taille, remis ma serviette sur l’épaule et me voilà devant le bassin. L’eau était fraîche. Je lui ai dit bonjour, ainsi qu’à l’homme à la tête sympathique qui l’accompagnait. Bizarrement je savais déjà confusément que j’écrirai quelque chose sur cette femme. Cette femme que je ne connaissais pas, que je ne connaîtrai jamais mais cette femme qui passa un moment dans mon exil sans le savoir.


mars 24, 2009

Mon Africaine du bout du monde


Et je regarde tes photos comme si c’était moi qui les avais faites. Dehors la pluie de la capitale frappe les trottoirs, le vent souffle, les feuilles tombent des arbres, ici à l’intérieur mon cœur se serre et je n’y peux rien. Tu es au bout d’un monde. Je suis dans la fin du mien. Entre toi et moi des lignes téléphoniques, des zéros et des un, des milliers de kilomètres. Je ne sais rien de ta vie, tu ne sais rien de la mienne ; nous ne saurons jamais rien l’un de l’autre. Mais il paraît qu’il ne faut jamais dire jamais… Et j’ai fait un rêve cette nuit. Et mon songe m’a poussé vers toi. L’obscurité n’était pas la même quand j’ai rouvert les yeux. Ton parfum que j’imagine, ton corps entouré de fleurs, de couleurs ; la saveur de ta peau, ton sourire que je regarde si souvent. Tu es mon africaine secrète. Celle qui est toute les autres. Il y a quelque chose d’ultime quand mes yeux défilent tes images. Images de toi. Comme des bons points que l’on accorde à l’école, des petits cadeaux si simples que tu m’offres sans le savoir. La vie est bizarre. Virtualité de la réalité, réalité virtuelle. Tu as réveillé mes envies de départs, mes nostalgies et toutes mes mélancolies se concentrent dans ton prénom : Julie. Mes pas résonnent dans les rues du sixième arrondissement. Je vais toujours me perdre dans le sixième arrondissement quand je veux essayer de noyer ce que je n’arrive pas à oublier. Mais cette année là rien n’a marché. Et puis je n’ai pas envie d’oublier. Ce bout du monde je le veux ; et à dire vrai je ne peux faire autrement : cet horizon ultime est en moi, il l’a toujours été. Un jeu imbécile de cache-cache a retardé sans cesse mes valises, les aléas d’une vie qui se cherche.

mars 17, 2009

Et la vie continue, dit-on


Mademoiselle,

J’ai l’habitude d’écrire, plus ou moins bien. J’écris depuis longtemps, ce qui n’est gage de rien. J’aime manier les mots, plus ou moins bien. La lecture est une de mes occupations favorites, j’amasse des livres depuis que j’ai l’âge de raison. Mais tout ceci ne me sert à rien dans le cas présent : je n’ai jamais su commencer une lettre pour la femme que j’aime, je n’ai jamais vraiment su comment l’on écrit à la Dame de ses pensées. Avec l’âge la chose ne s’est pas arrangée. On devient un peu moins aveugle sur la vie, certes, mais justement le fait d’ouvrir les yeux donne une petite expérience et l’on sait que l’on ne doit plus dire certaines phrases au risque de passer pour un imbécile. Même si l’on est tenté de les écrire encore, parce que tout simplement on les ressent. Alors il faut se lancer. Alors il ne faut pas avoir de plan littéraire dans la tête ; il faut écrire comme cela vient. C’est ce que je vais faire dans les lignes qui suivent.

Nous avons vécu un certain temps ensemble. Quatre années. Je pense pouvoir écrire sans que vous me contredisiez que nous nous sommes follement aimés. D’un véritable amour, puissant, respectueux et mutuel. Je vous ai aimé plus que moi-même. Vous m’avez énormément aimé selon vos propres dires. Toutes ces phrases sont conjuguées au passé. Pour celles qui vous concernent en tout cas. Pour ma part, je vous aime toujours. Il m’a fallu passer par les méandres, les chemins obscurs, les arrières salles de l’existence pour m’en apercevoir. J’ai fait ce que l’on appelle communément « le con ». Par égoïsme, par bêtise, par stupidité masculine. Parce que tout semble devenir plus lourd, parce qu’on se laisse entraîner vers des cieux en eaux troubles ; qu’on se dit que c’est provisoire mais que cela dure. Et que quand le rideau tombe, on tombe avec lui.

Nous nous sommes revus récemment. Vous m’avez trouvé beau, comme avant. Mais vous m’avez aussi dit que vous ne ressentiez plus rien pour moi, que l’amour vous avait quitté. Choses dures à entendre. Difficiles à comprendre. Dures à admettre. Deux solutions qui en fait n’en sont pas, se présentent alors. La première consiste à oublier mais… il faut bien vivre avant d’oublier, et ce n’est pas le plus facile. On y arrive parfois jamais. Tant de paramètres entrent en jeu dans ce genre de processus. Je me suis d’ailleurs toujours demandé si on pouvait mourir d’amour. La deuxième c’est de continuer à aimer la personne en question, ne pas se faire une raison, se dire que tout est toujours possible, que tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. Mais justement, puisqu’on parle de vie vous savez maintenant, Mademoiselle, qu’elle m’est comptée. Je dois faire avec ce « temps qui reste ».

Ne parlons pas de cela pour le moment. Vous revoir a été une telle joie qu’elle ne saurait être ternie, fut ce par la mort. La beauté qui m’avait fait vous aimer est intacte, elle s’est bonifiée avec les mois qui ont passé. Ces mois étranges que j’ai vécu au choix et selon les moments comme dans un cauchemar ou un monde indéterminé où l’on ne sait pas ce qu’on y fait et ce que l’on doit y faire. Des soirées qui tombaient plus vite que d’habitude. Des jours qui semblaient plus longs que d’habitude. Des maux étranges qui apparaissaient partout sur mon corps, maux peut être imaginaires : les dents qui lancent, les gencives qui saignent ; un ventre qui se réveille de manière inattendue, la tête qui va exploser, les jambes molles et le cœur lourd. Il faut croire qu’au milieu de tout ca il n’y avait pas que du faux, que du psychosomatique puisque j’en suis là maintenant.

Votre visage est plus que jamais pour moi ce tableau de maître dont non seulement on ne peut détacher son regard mais dont on se souvient pour l’éternité, comme ce peintre qui se nommait Whistler je crois disant à ses modèles : « regardez moi et vous regarderez pour toujours ». En tapant cette lettre sur l’ordinateur après l’avoir écrite mille fois à la main je m’aperçois qu’il y a déjà 720 mots couchés sur le papier. Cela me semble énorme. Trop. Et en même temps si peu. Faut-il tenir une comptabilité des mots ? L’amour se « gère » t-il tel un vulgaire bilan d’entreprise ? Doit-on user de pourcentages, de courbes, d’indices boursiers ? Il y a pourtant des gens, et vous le savez autant que moi Mademoiselle, qui mènent leurs sentiments comme on mène une entreprise. Pathétique.

Quand mon regard croise le vôtre, et c’est devenu difficile sans que je ne sache pourquoi (je vous en ai fait la remarque : vous m’avez répondu qu’il n’en était rien), je ressens ces mêmes ondes que je n’identifie pas ; sortes de petites flèches dorées...

Dorées, oui.